Ile-de-France
Stéphanie Gicquel
Marraine Femmes des Territoires 2021 Athlète de haut niveau membre de l'équipe de France, Exploratrice, Auteure, Speaker, Paris

L’accomplissement ressenti est à la hauteur des obstacles surmontés

Portrait complet de Stéphanie Gicquel

  Ile-de-France
Stéphanie Gicquel
Marraine Femmes des Territoires 2021 Athlète de haut niveau membre de l'équipe de France, Exploratrice, Auteure, SpeakerParis

L’accomplissement ressenti est à la hauteur des obstacles surmontés

« Je tenais ma victoire bien avant de terminer l’expédition. Je la tenais au moment même de partir. »

L’immensité, le froid, le blanc, le vide. Les régions polaires. Le mystère qui enveloppe ces espaces m’attire. J’ai arpenté le Grand Nord, le Spitzberg, le Groenland, à pied et à ski. J’ai également couru un marathon au pôle Nord géographique par -30 °C.

Lors de ma première rencontre avec l’Antarctique, des bords de la péninsule jusqu’au cercle polaire, j’ai pris conscience que ce continent de glace me fascinait plus encore que l’Arctique. Comme si l’attraction du pôle Sud était pour moi plus forte encore que celle exercée par le pôle Nord. J’étais et je suis restée subjuguée par la beauté de ce continent. Une beauté presque inaccessible. Dissimulé tout en bas du globe, le pôle Sud est pour beaucoup moins évocateur que le pôle Nord. Et pourtant, ce continent grand comme vingt fois la France, qui renferme 70% de l’eau douce de la planète, est tout aussi unique à bien des égards.

Je l’avais alors à peine effleuré du regard. J’avais pu observer ses courbes, sentir son souffle froid m’envelopper puis me repousser, et percevoir dans un horizon sans fin la profondeur de son âme. Et déjà j’avais besoin de mieux le connaître, le comprendre. Les récits d’exploration polaire m’ont apporté des éléments de réponse, mais rien ne remplace l’expérience. Pour connaître la vérité de ce continent, j’avais besoin de me confronter à lui, jusqu’à atteindre le pôle Sud, le cœur du continent. C’est ainsi qu’est née l’idée d’une longue expédition à pied à travers l’Antarctique, d’un point à un autre de la côte du continent, via le pôle Sud.

 

« Difficile pour une femme ? Cet obstacle a renforcé ma combativité »

Dès que l’idée a germé et que je me suis mise en mouvement, être une femme s’est révélé être un obstacle latent dans un milieu où les grandes figures mises en avant sont systématiquement des hommes, ou presque. Difficile pour une femme d’oser exister dans un environnement où l’on cultive abondamment l’image rassurante de l’explorateur grand et baraqué. Qu’un brin de femme puisse imaginer monter une telle expédition à travers l’Antarctique sur une distance qu’aucun homme n’avait auparavant parcourue dans de telles conditions, cela n’était pas acceptable pour certains. Réaliser une telle expédition n’est pourtant pas une question de testostérone. Cet obstacle a renforcé ma combativité, peut-être plus encore que tous les autres.

Ils ont été nombreux pourtant les obstacles. Je suis tombée plus d’une fois. A chaque fois, je me suis relevée, plus forte encore. Aux trois accidents survenus dans les mois précédant le départ, une fracture déplacée de l’épaule gauche, une fracture du coccyx et cette coupure profonde au bras gauche, s’étaient greffés les problèmes logistiques imbriqués eux-mêmes dans les difficultés d’un financement sauvé in extremis par l’octroi d’un improbable prêt bancaire ayant permis de boucler le budget minimal quelques jours avant le début de l’été austral, à bout de souffle. Après avoir ainsi pu débuter mon expédition, quand le vent glacial me repoussait violemment par -50 °C, j’ai repensé à tous ces obstacles surmontés pour en arriver là, et j’ai puisé dans ce souvenir

l’énergie d’aller au bout. Aurait-il même été possible d’atteindre un tel objectif sans cette douce rage née des épreuves passées ?

« Ce projet me donne le vertige dès sa genèse »

Les rares explorateurs qui s’aventurent sur ce continent le font à l’aide d’une voile de traction, afin de bénéficier de la force du vent qui permet de tracter une charge plus lourde et parcourir une distance plus grande chaque jour. Un explorateur canadien, Frédéric Dion, a ainsi parcouru jusqu’à six cents kilomètres en vingt-quatre heures seulement en janvier 2015, un record. Mon objectif étant de pouvoir faire corps avec l’Antarctique dans une longue épreuve d’endurance, sans dépendre du vent, j’ai décidé toutefois de progresser en ski de randonnée uniquement, à la seule force des bras et des jambes.

Cet objectif comporte une part d’exploration dans le fait de repousser les limites atteintes lors des précédentes expéditions. Les chances de succès sont infimes. Ne comptant jamais sur la chance, les probabilités m’importent peu.

C’est possible.

Ce projet me donne le vertige dès sa genèse. Ces mêmes angoisses que l’alpiniste Reinhold Messner a ressenties avant de se lancer à travers l’Antarctique en 1989. Reinhold Messner, une source d’inspiration pour moi, lui qui a réalisé la première ascension de l’Everest sans oxygène en mai 1978, le premier homme à avoir gravi les quatorze sommets de plus de huit mille mètres, et qui décrit son expédition en Antarctique comme étant plus engagée encore que toutes ses ascensions, y compris celle de l’Everest, écrit dans son récit d’expédition : « C’est un moment de ma vie, comme à

l’Everest ou au K2. La différence c’est qu’ici tout dure plus longtemps. Beaucoup, beaucoup plus longtemps. Nous sommes encore plus engagés ici. Les jours et les semaines que j’ai passés dans la nature sauvage et froide, la faim au ventre, sont ceux qui m’ont le plus marqué. ». J’ai relu tant de fois son récit d’expédition. J’ai refermé les livres et j’ai tout mis en œuvre pour atteindre mon objectif. A un moment donné, il faut refermer les livres et prendre son envol.

La préparation physique est essentielle. L’objectif est de pouvoir tracter en Antarctique une charge largement supérieure à mon poids de corps, et produire cet effort pendant huit à seize heures chaque jour, dans un environnement hostile. La pratique assidue de la course à pied sur longue distance, cent à cent cinquante kilomètres, parfois plus, m’aide à préparer cette expédition. La natation aussi. Le ski alpinisme également. Les heures passées à tracter des roues sur les plages de Bretagne pour renforcer les muscles nécessaires à une expédition polaire sans voile de traction. Les séances d’entraînement spécifique par -20 °C, le week-end à cinq heures du matin. Et tout le reste.

Tout aussi importante la préparation logistique. Car tous les entraînements seraient vains faute de définir et trouver les moyens pour rejoindre la ligne de départ de l’expédition.

Mon activité professionnelle me laissant peu de temps libre, plusieurs années sont nécessaires pour monter et préparer cette expédition, ce que j’appelle la partie immergée de l’iceberg.

Plusieurs années pendant lesquelles je parviens à convaincre de nombreux sponsors, financiers et équipementiers, quarante-sept au total, j’approche des dizaines de banques jusqu’à convaincre l’une d’elles, quelques jours avant le départ, de me prêter les fonds pour boucler le budget, j’obtiens les autorisations nécessaires, monte une équipe, règle chaque détail de l’expédition. J’échange pendant plus de trois ans avec Adventure Network, une institution américaine dont j’ai découvert l’existence en lisant le récit de l’expédition effectuée en kite-ski par Reinhold Messner et Arved Fuchs en 1989, et aussi celui de l’expédition Transantarctica effectuée la même année par Jean-Louis Etienne et ses équipiers, en chiens de traîneau – deux expéditions pour lesquelles Adventure Network assurait déjà le soutien logistique, en particulier le largage des ravitaillements.

 

« C’était mon objectif et rien n’aurait pu m’y faire renoncer »

L’itinéraire initial de l’expédition, celui que j’ai longtemps appelé mon plan A, devait me conduire à travers l’Antarctique sur mille huit cents kilomètres, de la barrière de Ross à Hercules Inlet, en passant par le pôle Sud géographique après avoir franchi la chaîne de la Reine-Maud par le glacier Axel Heiberg. Un financement insuffisant m’a contraint à définir un nouvel itinéraire en gardant toujours le même objectif : traverser l’Antarctique à pied, avec mes skis de randonnée et mon traîneau. C’était mon objectif et rien n’aurait pu m’y faire renoncer.

J’ai finalement pu organiser une dépose sur la barrière de Filchner-Ronne, au niveau du massif de Dufek, au début du mois de novembre, dès que l’été austral permettra d’aborder les côtes du continent. Le point de dépose sera précisément celui où Reinhold

Messner et Arved Fuchs ont débuté leur expédition vingt-cinq ans auparavant, sur cette barrière de glace qui repose au-dessus de la mer de Weddell. Là où, imperceptiblement, la calotte glaciaire bouge, s’écoule et se répand sur l’océan Austral qui entoure le continent Antarctique, avant de se briser pour former de gigantesques icebergs tabulaires. Le point de départ de l’expédition se trouve ainsi fixé en dehors des limites du continent. La progression de l’expédition se fera alors sur 916 kilomètres jusqu’au pôle Sud et elle se poursuivra ensuite sur 1129 kilomètres pour ressortir des limites du continent au niveau d’Hercules Inlet, condition sine qua non pour réaliser une traversée selon Adventure Network.

2045 kilomètres au total.

 

« J’ai puisé au plus profond la force de me relever »

Être déposée en bi-moteur à hélices sur la barrière de Filchner-Ronne me permet de réduire significativement le budget de l’expédition, ce point de départ étant plus proche du camp de base. L’itinéraire est ajusté à l’aide d’images satellites afin de limiter autant que possible le risque de crevasses en contournant suffisamment les chaînes montagneuses de Patuxent et de Thiels. Ce changement me contraint à revoir toute une partie des équipements, en particulier le choix des skis, et il rallonge considérablement la distance totale de l’expédition. Il faudra parcourir plus de deux mille kilomètres à pied alors que le délai pour atteindre l’objectif reste, lui, enfermé dans la durée inextensible d’un été austral et que trois points de ravitaillement seulement ont pu être définis compte tenu des contraintes budgétaires. Dans ces conditions, le poids du traîneau sera lourd. Très lourd. Bien plus lourd que mon propre poids de corps. Mais l’essentiel est préservé. Je n’ai pas transigé avec l’exigence de ma motivation sincère, ni renoncé au cap que je me suis fixé pour l’atteindre. Et tous les coups reçus avant même de poser le pied en Antarctique ne m’ont pas anéantie, ils ne m’ont pas enfoncée. Mise à terre, oui, les os brisés, certainement, mais parce que j’ai persévéré, parce que j’ai puisé au plus profond la force de me relever et de continuer à avancer, ces coups reçus, tous ces obstacles, m’ont rendue bien plus forte encore.

Le 8 novembre, je pose à nouveau le pied en Antarctique, sur le camp de base d’Union Glacier, au pied de la péninsule, sur le plus grand et le plus froid désert du monde. Enfin prête, je l’espère, pour ce qui sera, peut-être, la plus longue marche de ma vie.

J’attends jour après jour une fenêtre météo favorable pour qu’un bi-moteur puisse me déposer sur la côte. Chaque jour passé sur le camp de base réduit d’autant le temps de l’expédition. Le 28 janvier, au plus tard, il faudra quitter le continent à bord du dernier Ilyushin en partance du camp de base d’Union Glacier à destination de Punta Arenas, avant que la nuit polaire n’enveloppe l’Antarctique dans un froid plus glacial encore.

Au moment de me lancer dans ce défi, je sais qu’aucune femme n’a parcouru une telle distance en Antarctique à ski sans voile de traction. Je connais aussi le nombre de vies emportées par les conditions extrêmes de l’Antarctique depuis le début du 20ème siècle.

Une semaine passe et me permet de constater qu’aucun avion ne pourrait venir à mon secours en cas de tempête ou de brouillard durant l’expédition. Je mesure plus encore les risques de ce projet.

 

« C’est immense. C’est beau. C’est intrigant »

14 novembre. Le voile nuageux s’est dissipé. La visibilité est bonne. Enfin. Il est temps de partir. Il y a toujours, dans le moment qui précède l’épreuve, de la gravité. Et l’épreuve, cette fois, est immense. Le bi-moteur s’élève rapidement face au vent, avant de faire demi-tour et de survoler le camp de base qui disparaît déjà en pointillés au pied des montagnes d’Ellsworth. À l’intérieur de la carlingue, l’espace est très réduit. La plupart des sièges ont été relevés afin de pouvoir charger les traîneaux, ainsi que deux barils d’essence. Seuls trois sièges ont été conservés. Pour moi et mes deux équipiers.

À travers les hublots, l’immensité de l’Antarctique dégage une étrange sensation. Les montagnes disparaissent progressivement et, avec elles, les derniers repères visuels. On survole l’Antarctique comme on survolerait un océan sans vie. Un océan de glace, cassé par des crevasses qui révèlent, ici et là, la profondeur de ses abysses. C’est immense. C’est beau. C’est intrigant.

Le pilote réduit l’altitude. Après un premier contact avec la glace, puis un second, le bi- moteur entame une longue glissade sur ses skis jusqu’au point d’arrêt. Les moteurs sont éteints. Les hélices effectuent une dernière rotation. Et la porte s’ouvre sur l’immensité. Il est midi. Il fait -21 °C. Selon mes estimations, sept cents heures de ski environ seront nécessaires pour effectuer cette expédition sur plus de deux mille kilomètres sans voile de traction, en prenant pour hypothèse une vitesse de progression de l’ordre de trois kilomètres par heure. Une hypothèse ambitieuse qui tient compte notamment du poids de mon traîneau, largement supérieur à mon poids de corps, de la surface, du vent de face, du dénivelé et de l’altitude. Et je sais désormais que je dispose uniquement de soixante-quinze jours pour réaliser cette traversée. Compliqué.

Pas un nuage dans le ciel, sauf un, posé sur l’horizon, loin, très loin, et donc hors de portée aujourd’hui. S’il m’attendait patiemment là-bas, peut-être pourrais-je l’atteindre dans deux ou trois jours. Mais les nuages, ici, n’ont pas de patience. Le vent les en empêche. Il est temps de partir à la rencontre de l’Antarctique, de briser la glace.

Je relève sur le GPS le cap à tenir, puis règle la boussole en conséquence. Chaque navigation d’une heure est entrecoupée d’une pause de dix minutes, pour boire et manger. La boussole change de main, le cap est ajusté si nécessaire, et nous repartons pour une nouvelle heure de ski.

L’Antarctique m’offre rapidement, pour mieux cerner mes intentions peut-être, de magnifiques sastrugi, ces vagues de glace façonnées par le vent. Des vagues de cinquante à soixante centimètres en moyenne, jusqu’à un mètre parfois, mais cela suffit à démultiplier l’effort requis pour tracter le traîneau et franchir chacun de ces obstacles, par milliers. Davantage d’effort à fournir donc plus d’énergie consommée, et surtout plus de transpiration. L’humidité générée par la transpiration, même légère, augmente très significativement la sensation de froid extrême lors des pauses, d’autant plus que le vent a légèrement forci depuis le départ de l’expédition. La température, elle, chute à -35 °C.

Les sastrugi les plus imposants sont contournés et je constate alors en me retournant que mes traces de ski prennent la forme de grandes sinusoïdes. La distance parcourue en ligne droite, la seule qui compte, sera ainsi toujours inférieure à la distance réellement parcourue. C’est donc beaucoup plus de deux mille kilomètres qu’il me faudra parcourir pour atteindre mon objectif.

 

« Une immense crevasse barre la route »

L’Antarctique dévoile au fil des jours ses différentes facettes. Je progresse dans un brouillard total. La visibilité est quasi nulle. Les sastrugi ne sont plus des œuvres d’art éphémères, encore moins des repères, uniquement des obstacles sur lesquels je viens buter. Un genou à terre, sans gravité, puis je repars. Cette fois, c’est le traîneau qui se renverse. La suite est faite de répétitions : genoux à terre, traîneau à l’envers, encore et encore.

Après le brouillard, de nouveau, le vent. Crescendo. Toujours de trois-quarts face, plus fort, 80 km/h, avec quelques rafales. La température chute encore : -40 °C. Je ne sens plus mes doigts, mes pieds. Le masque qui protège mes yeux givre rapidement, au point de ne plus rien y voir. Impossible de le retirer. La cornée, ici, risque à la fois la gelure du froid et la brûlure du soleil.

Les sommets du massif de Patuxent qui se détachent à l’horizon, une centaine de kilomètres plus loin, sont rapidement happés par les nuages bas. Le brouillard m’enveloppe à nouveau et me plonge en quelques heures dans l’obscurité blanche. Difficile de trouver les mots pour décrire ce brouillard. Un peu comme si j’étais face à une immense page blanche, verticale, sans profondeur ni perspective, sans inspiration, trois jours durant, avant que l’Antarctique ne dessine un nouvel horizon.

La luminosité augmente progressivement. Le soleil est là, juste derrière les nuages, et apparaît même parfois, en filigrane, sans éclat. Il se bat pour percer cette muraille qui nous sépare depuis trois jours. J’assiste, impuissante, à ce spectacle dont je connais déjà l’issue.

Impossible d’en apprécier la fin pourtant. Une immense crevasse me barre la route, celle que je trace. Une crevasse d’une vingtaine de mètres de large et dont la longueur se poursuit aussi loin qu’il m’est donné de voir, et sûrement bien au-delà. Quelle profondeur ? Impossible à déterminer. La crevasse est enneigée. Peut-être plusieurs dizaines, voire centaines de mètres. Le pont de neige qui la recouvre est légèrement affaissé. Des cassures laissent apparaître une glace dure. Une nouvelle teinte de bleu dans la palette que m’offre l’Antarctique.

Comment avons-nous pu commettre une telle erreur de navigation ? Cette crevasse était parfaitement visible sur les images satellites analysées avant le départ et nous devions passer plus à l’ouest. Pas le temps de tergiverser. Le risque de chute en cas de tentative de franchissement est trop grand. Je décide de la contourner. Une vingtaine de minutes se sont écoulées et le froid, malgré les circonstances, ne me laisse aucun répit. La crevasse s’étire sur ma gauche, dans un long détour d’une quinzaine de kilomètres.

La journée s’achève sur un sentiment mitigé. Une demi-journée perdue, certes. Mais je suis toujours là et j’avance vers mon objectif. Si le brouillard ne s’était pas levé ce matin, l’expédition aurait peut-être pris fin, brutalement, au fond d’une crevasse. Il y a dans cette situation, dont les apparences sont dramatiques, quelques points positifs, comme

toujours. En faire la liste permet de trouver plus facilement le sommeil ce soir-là, lorsque l’esprit tourmenté refuse au corps épuisé un repos mérité.

Le réveil sonne plus tôt le lendemain. Il me reste 1760 kilomètres à parcourir, et soixante et un jours désormais.

 

« Combien de temps serais-je encore capable de lutter ? »

Dix-huit jours. Cela fait dix-huit jours déjà que je skie à travers l’Antarctique en tirant mon traîneau, sans voile de traction. J’avance vers mon sommet. L’ascension est interminable. Plus de neuf cents kilomètres. Mon sommet, c’est le pôle Sud. Il culmine à trois mille mètres environ. Et puis il faudra redescendre vers la côte pour effectuer cette traversée et atteindre mon objectif, avant que la nuit polaire n’enveloppe l’Antarctique de son étreinte hivernale.

Le vent dévale cette longue pente en me repoussant, sans cesse. Et puis encore, lorsque je prends un peu de repos après une dizaine d’heures d’effort, il se jette contre la tente, la secoue violemment, bruyamment, et s’invite dans mon sommeil. Elle s’obstine, refuse de courber l’échine et d’être arrachée par ses griffes. Le matin, la tente est repliée, libérée de cette contrainte, et je fais face, à mon tour, au vent violent. Inlassablement, il me harcèle, me transit, me glace, me repousse comme s’il voulait m’arracher à l’Antarctique. Combien de temps serai-je encore capable de lutter contre ses hurlements ? N’a-t-il pas déjà suffisamment démontré toute sa puissance ?

Les journées se suivent et se ressemblent, en pire. La température diminue encore. Par – 50 °C, chaque pause est une souffrance nécessaire, réduite au minimum. Je n’ai pas le temps de manger, de réajuster mon masque, ni même de fermer mon traîneau. Peu importe la direction, il faut fuir le froid, l’hypothermie, la mort. Je n’ai plus de force. Seul l’instinct de survie permet d’accélérer, pour que le corps se réchauffe. Mes doigts sont figés, sans vie. Je ne veux pas abandonner. Je veux vivre. Les larmes ne gèlent pas et les doigts bougent, enfin. Tout est encore possible.

Dix jours passent et la température remonte, enfin. Quinze degrés de plus, presque une sensation de chaleur. Il fait -35 °C.

De la souffrance, parfois, naît la liberté. Cet élan de liberté m’aide à franchir les pentes les plus fortes à l’approche du 88ème parallèle et me permet de rejoindre le Plateau Antarctique, tout en bas de la Terre, à deux mille sept cents mètres d’altitude.

La quantité d’oxygène diminue d’autant plus que la pression atmosphérique décroît à l’approche du pôle. L’effort devient plus éprouvant. Autre effet incontournable de l’altitude, les petites envies pressantes se font de plus en plus nombreuses. Exercice très périlleux dans le froid extrême de l’Antarctique. La tentation est grande de boire un peu moins, mais je sais que ce remède pourrait s’avérer plus préjudiciable encore. Une faible déshydratation augmente significativement le risque de gelures et de blessures.

Le matériel s’est montré relativement résistant aux agressions du froid et du vent. Jusque-là. Mais, le 33ème jour, alors que je me glisse en dehors du sac de couchage, à peine réveillée, la tente s’affaisse. Un des trois arceaux parallèles vient de rompre. L’arceau, coupé en deux par la froidure du vent, a perforé la toile extérieure de la tente. Réparation sommaire. Cela me préoccupe. La toile résistera-t-elle si le vent se déchaîne à nouveau ? Je l’espère. Il n’y a pas d’autre option.

 

« L’accomplissement ressenti est à la hauteur des obstacles surmontés »

Il reste 1300 kilomètres à parcourir. Skier trente kilomètres par jour sur ces dunes de glace, en tirant une lourde charge, prend autant de temps que courir trois marathons sur route, sous d’autres latitudes. Et autant d’énergie. Or, je sens, progressivement, que les forces me manquent. Les deux dernières heures, au ralenti, durent une éternité. Sueurs et tremblements. Sournoisement, l’hypoglycémie fait son chemin jusqu’au cerveau.

La faim devient obsessionnelle. Ce manque de nourriture écarte progressivement toute possibilité d’acclimatation au froid, et le vent perce désormais plus facilement mes maigres défenses. La faim me réveille trop souvent et raccourcit un sommeil déjà trop court.

J’ai soif, aussi, de plus en plus. Les journées sont si longues. Trop longues. Je marche sur la plus grande réserve d’eau douce du monde et j’ai soif. La contenance de mes thermos n’est plus suffisante. Après le pôle Sud, il me faudra pourtant marcher encore plus longtemps chaque jour pour conserver une chance, infime, de finir ma traversée dans les délais. Je serai contrainte alors de rallumer le réchaud durant la journée pour faire fondre davantage de glace.

La déshydratation et la dénutrition font partie des principaux risques auxquels sont confrontés ceux qui osent encore s’aventurer sur ce continent à pied sans voile de traction. Parcourir une distance aussi longue, marcher durant de longues heures, cela réduit considérablement le temps disponible au campement pour faire fondre de la glace. Et plus la quantité de vivres emportés dans le traîneau est importante, plus la débauche d’énergie nécessaire pour le tracter augmente. Un cercle vicieux en quelque sorte.

Le temps poursuit lui aussi sa course. Le 23 décembre, j’aperçois enfin le pôle Sud. L’esprit est confus, hésitant, partagé entre l’urgence d’atteindre le pôle et la volonté de prolonger cet instant magique. Les pensées se bousculent, désordonnées. L’accomplissement ressentie est, comme toujours, à la hauteur des obstacles franchis et des difficultés surmontées. Il n’a jamais, jusqu’à présent, été aussi intense.

Le petit point noir à l’horizon, minuscule ce matin, se dresse enfin devant moi alors que la journée s’achève. C’est la base scientifique Amundsen-Scott. Devant la base, le pôle Sud géographique est matérialisé symboliquement par une sphère métallique posée, à un mètre de hauteur, sur une tige rouge et blanche vissée dans la glace. Légèrement en retrait, en demi-cercle, douze drapeaux veillent sur le pôle, ceux des douze pays signataires du Traité de l’Antarctique. En silence, pour taire les revendications territoriales de chacun et préserver ce continent pacifique.

L’Antarctique n’appartient à personne, il est le bien commun de tous. Unique. A quelques centimètres de la sphère, le reflet de cette boule de métal déforme le visage et laisse intactes les émotions. Tout est là, dans cette image de moi-même que le pôle Sud me donne à voir. Les traits tirés, le souffle figé par le froid qui vient se poser sous forme de glace sur mes cils et tout autour du visage, les yeux cernés par la fatigue, creusés par le vent, dont se dégage un regard pétillant de bonheur, tout simplement. Je sais à cet instant précis qu’il y aura toujours en Antarctique une part de moi-même. Et que l’Antarctique sera pour toujours en moi.

Je profite d’une journée au pôle pour ré-agencer mon traîneau et refaire le plein de rations alimentaires, même si elles seront toujours insuffisantes. Mon itinéraire pour rejoindre la côte est différent de celui qui m’a conduit jusqu’ici, et je n’ai donc pas pu faire de dépôts de vivres tout au long de l’aller jusqu’au pôle comme le faisaient notamment les explorateurs du début du 20e siècle.

 

« J’accepte la part de souffrance inhérente au chemin que j’ai choisi »

Il est déjà temps de repartir. J’ai su trouver les ressources pour parcourir 916 kilomètres en 40 jours. Il reste désormais 1129 kilomètres à parcourir et 34 jours seulement… L’Antarctique ne me laisse aucune autre solution. L’équation n’a finalement jamais été aussi simple. Il faut tout donner. Et davantage encore.

Jour après jour le corps et le mental se battent pour repousser les limites et aller plus loin.

Quand la température chute à nouveau autour de -40 °C et que soudainement le vent par rafales vient transpercer mes équipements, je crois voir la mort rôder. La survie, souvent, dicte le courage. Je ne sens plus mes mains, mes pieds. Les centaines de kilomètres parcourus m’ont épuisée mais, animée par une force intérieure, j’accélère le mouvement,

l’air glacé plein les poumons, accélère le mouvement, le regard perdu derrière un masque givré, accélère le mouvement, l’organisme pressé au maximum par une révolte instinctive, accélère davantage encore jusqu’à sentir enfin la vie se diffuser à nouveau en moi. Je crois avoir épuisé le vent. L’immensité blanche s’étend sans fin et je m’y sens vivante. Je continue d’avancer en résistant aux éléments, endurant les conditions extrêmes de l’Antarctique, j’accepte la part de souffrance inhérente au chemin pour aller au bout de mon projet.

Un mois plus tard, janvier touche à sa fin et l’Antarctique s’éteint glacialement. Je suis épuisée, exténuée de faim, de froid, de fatigue, mais remplie d’une énergie décuplée, poussée par une force plus puissante encore que celle qui m’a animée en début d’expédition. Le GPS indique une distance restante à parcourir inférieure à deux cents kilomètres. Il faut encore trois longues journées de marche pour franchir les dernières zones de crevasses. Seize heures d’effort quotidien dans le vent glacial, entrecoupées de quatre heures d’un sommeil profond et quatre heures, incompressibles, pour la gestion du campement, occupées principalement à faire fondre la glace sur la flamme du réchaud afin de pouvoir ainsi s’hydrater. J’ai rarement ressenti dans ma vie une telle force intérieure alors que mon corps, lui, n’a jamais été aussi faible qu’en cette fin d’expédition à travers l’Antarctique.

Je n’oublierai jamais ce petit coin de glace qui repose sur l’océan Austral, Hercules Inlet, ni le décompte des derniers kilomètres qui me séparent de mon objectif, ce dernier kilomètre à trois heures du matin, après 73 jours, 15 heures et 35 minutes d’expédition. Je me laisse tomber à genoux, là, sur cette barrière de glace, la tête enfouie dans les mains, me remémorant la beauté froide des étendues infinies, les obstacles rencontrés sur les glaces et ceux, plus nombreux encore, qu’il a fallu franchir pour monter cette expédition et rallier l’Antarctique. Mon cœur bat si fort qu’il pourrait recouvrir les applaudissements de toute une foule. La douloureuse urgence d’avancer sans répit, de marcher dans le froid s’est éteinte pour toujours. Seul reste un sentiment d’harmonie parfaite entre l’Antarctique et moi-même. Enveloppée par le froid, portée par une légère brise bienveillante, comme un doux baiser de l’Antarctique, un au revoir, je suis tellement bien.

 

« Une goutte d’eau dans l’immensité de l’Antarctique »

2045 kilomètres en 74 jours, par -50 °C. Une expédition qui reste à ce jour inscrite au Guinness des Records comme étant la plus longue expédition réalisée par une femme en Antarctique à la seule force des bras et des jambes. Ces chiffres ne suffisent pas à décrire ce que j’ai vécu. Ils permettent d’objectiver une performance physique, mais ils n’exprimeront jamais l’accomplissement que j’ai ressenti en Antarctique, avant même de terminer l’expédition.

En me dépassant bien au-delà de ce que je considérais comme étant mes propres limites physiques et mentales, j’ai réalisé un exploit personnel, dans l’immensité et la confidence de l’Antarctique. Dans un décor grandiose qui rappelle chacun à sa propre finitude, pour mieux s’en extraire. J’y ai mis toutes mes forces pour ne peser en fin

d’expédition que trente-neuf kilos. Je ne connaissais pas encore les carences en zinc, en fer, en sélénium notamment, mesurées par la suite lors de mon retour en France et qui auraient pu, entre autres choses, être fatales si l’Antarctique m’avait retenue quelques jours de plus. J’ai côtoyé les limites biologiques et physiologiques de l’homme en me confrontant à ce continent de manière aussi engagée. J’ai fait corps avec l’Antarctique, et de cette longue étreinte, empreinte d’humilité, j’en suis sortie changée.

Il m’a fallu du temps pour prendre conscience que cette épreuve physique, la plus engagée de toutes les expéditions et performances sportives que j’ai réalisées jusqu’à présent, y compris les sept marathons que j’ai courus en sept jours consécutifs en Antarctique et autour du monde ou les compétitions internationales d’ultrafond auxquelles j’ai participé avec l’équipe de France d’athlétisme, n’était pas uniquement un exploit personnel.

Sur le camp de base d’Union Glacier intégralement démonté, bref intermède dans l’empressement et l’attente anxieuse de l’envol d’un Ilyushiin vers Punta Arenas, le dernier d’un été austral touchant à sa fin et rendant déjà périlleux cet ultime décollage, j’ai commencé à prendre conscience de l’exploit réalisé en reprenant contact pour la première fois depuis trois mois avec ma famille, puis en recevant les premiers appels et messages de journalistes français et étrangers. Sous une tente ensoleillée, mes affaires empaquetées, le bien-être ressenti en repensant au chemin parcouru reléguait pourtant au second plan, et plus loin encore, les qualificatifs retentissants sur le succès de l’expédition.

Détenir le record de la plus longue expédition à pied réalisée par une femme en Antarctique est un beau résultat certes. Ce record du monde est pourtant une goutte d’eau dans l’immensité de l’Antarctique alors que la glace bleue s’éloigne à travers le hublot de l’Ilyushin et que défilent dans ma tête les milliers de kilomètres pour en arriver là. Chacun de ces kilomètres, chacune de ces journées, même les plus douloureuses, je les ai vécues intensément sans rien attendre ni espérer du résultat escompté. Je tenais ma victoire bien avant de terminer l’expédition. Je la tenais au moment même de partir. J’en ai fait l’épigraphe de mon récit d’expédition :

Ce n’est pas la victoire qui importe, mais le défi lui-même. Car les moments ou le cœur bat intensément sont les moments de conquête. Se battre pour atteindre ce qui semble hors de portée, sans jamais cesser d’y croire. Vaincre sa peur pour vivre pleinement sa vie.


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Un portrait rédigé par Stéphanie Gicquel
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Emmanuelle Weber

Sophrologue Emmanuelle Weber

Emerainville

Devenir entrepreneure, c’est, pour moi, s’ouvrir à la créativité, aux champs des possibles.

 Bourgogne-Franche-Comté

Noémie GUERRIN et Estelle HUARD

Fondatrices de NŒS

Chevigny Saint Sauveur

Entreprendre en 2019, c’est s’offrir une tribune pour défendre ses valeurs

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